mercredi 30 novembre 2011

Règle du jeu des Echecs


Au-delà de la « manière de jouer ce jeu » qui correspond à la marche des pièces, la brochure publiée en 1844 de Claude Vielle (voir l’article précédent) contient également un règlement du jeu au Café de la Régence.
Quelques règles sembleront bien étranges à un joueur actuel (voir les règles X et XIX obligation de dire l’échec au roi).
Mais celle que je préfère est sans conteste la dernière (la XXV) qui donne une certaine autorité à la galerie !


RÈGLE DU JEU DES ÉCHECS
Cette Règle fait autorité, aplanit toutes les contestations au Café de la Régence, depuis Philidor.


I.
Les joueurs doivent avoir à leur droite la case angulaire blanche de l’échiquier ; si l’échiquier est mal posé, celui des deux qui s’en apercevra, avant de jouer son quatrième coup, pourra exiger qu’on recommence la partie ; mais ce quatrième coup joué de part et d’autre, la partie sera engagée et ne pourra être recommencée.

II.
Si les pièces sont mal rangées, celui qui s’en apercevra pourra rectifier ou faire rectifier cette irrégularité avant de jouer son quatrième coup ; mais ce quatrième coup une fois joué de part et d’autre, il faudra continuer la partie dans la position où se trouveront les pièces.

III.
Si l’on a commencé une partie à but avec une pièce ou un pions de moins, le quatrième coup étant joué de part et d’autre, on sera obligé de finir la partie, sans pouvoir reprendre la pièce oubliée.

IV.
Si l’on est convenu de faire avantages d’un pion ou d’une pièce, celui qui aura oublié de le faire, ne sera pas admis, dans le courant de la partie, à rendre ce pion ou cette pièce ; on continuera la partie dans l’état où elle sera, et celui qui devait recevoir avantage ne pourra perdre la partie ; le pis aller pour lui sera qu’elle soit remise.

V.
Le Trait, est le droit de jouer le premier ; on doit tirer ce trait avant de commencer la partie, à moins qu’on ne fasse avantage du trait.

VI.
Celui qui a gagné la partie, a le trait à la partie suivante, à moins qu’on ne soit convenu du contraire.

VII.
Celui qui fait avantage, a le trait, à moins qu’on ne convienne du contraire.

VIII.
Quand on a touché une pièce, on est obligé de la jouer, à moins qu’on n’ait dit j’adoube en la touchant : si une pièce vient à se déranger sur l’échiquier, on pourra la relever, sans être obligé de la jouer, pourvu qu’on ait dit j’adoube.

IX.
Quand on a joué une pièce, et qu’on l’a quittée, on ne peut plus la reprendre pour la jouer ailleurs.

X.
Quand on a touché une pièce de son adversaire sans dire j’adoube, il peut vous obliger de la prendre ; si cette pièce ne peut être prise, celui qui l’a touchée jouera son roi, pouvant le faire, et s’il ne le peut, la faute sera sans conséquence.

XI.
Si l’on joue par méprise la pièce de son adversaire pour la sienne, il a le choix de vous obliger à la prendre, si elle est prenable, ou de la faire remettre à sa place, ou de la laisser où vous l’aurez mise.

XII.
Si l’on prend la pièce de son adversaire avec une pièce qui ne puisse pas la prendre, on est obligé de la prendre avec une autre pièce, si cela se peut, ou de jouer la pièce touchée.

XIII.
(Si) vous prenez votre propre pièce avec une des vôtres, l’adversaire aura le choix de vous faire jouer celle des deux pièces touchées qu’il jugera à propos.

XIV.
Si l’on fait une fausse marche, l’adversaire a le choix ou de vous faire laisser la pièce à la case où vous l’avez mise, ou de vous la faire jouer ailleurs.

XV.
Si l’on joue deux coups de suite, l’adversaire a le choix, avant de jouer son coup, ou de laisser passer les deux coups joués, ou de vous faire remettre le second.

XVI.
Si l’on pousse un pion deux pas en passant devant un pion de l’adversaire, il sera le maître de le prendre.

XVII.
Le roi ne peut roquer quand il a été joué, ou quand il passe en échec, ou quand la tour a joué ; et si dans un de ces trois cas on touche le roi et la tour pour roquer, l’adversaire a le choix de faire jouer le roi ou la tour.

XVIII.
Si l’on touche une pièce qu’on ne puisse pas jouer sans mettre le roi en échec, il faut jouer le roi ; et si le roi ne peut se jouer sans être échec, la faute sera sans conséquence.

XIX.
Il faut avertir de l’échec au roi ; si celui dont le roi est échec, n’ayant pas été averti, joue tout autre coup que de défendre son roi de l’échec, et que l’adversaire veuille sur le coup prendre ou attaquer une pièce, en disant échec au roi, alors celui dont le roi était en échec, rejouera son coup pour couvrir l’échec ou s’en défendre.

XX.
Si le roi est en échec depuis plusieurs coups, sans qu’on s’en soit aperçu, et qu’il ne soit pas possible de vérifier si on lui a donné échec, ou s’il s’est mis en échec lui-même ; celui dont le roi est en échec peut, au moment qu’il s’en aperçoit ou qu’il en est averti, remettre la dernière pièce qu’il a jouée à sa place, et défendre l’échec.

XXI.
Si l’adversaire vous déclare échec au roi, sans néanmoins vous donner échec, dans ce cas, si vous touchez le roi ou toute autre pièce pour défendre l’échec, et que vous vous aperceviez que votre roi n’est pas échec avant que l’adversaire ait joué son coup, vous pourrez rejouer le vôtre

XXII.
Mais vous ne serez plus à temps d’y revenir, si l’adversaire a joué son coup ; en général, toute irrégularité sera couverte du moment que vous aurez joué ou touché une pièce pour jouer le coup suivant.

XXIII.
Quand on mène un pion à dame, on prend pour ce pion une seconde dame, un troisième cavalier, ou telle pièce que l’on juge la plus utile pour le gain de la partie.

XXIV.
Si le roi est pat, ce qui arrive lorsqu’il ne peut bouger de la case où il est, qu’il ne soit en échec, et qu’il n’a ni pion ni pièce à jouer d’ailleurs ; dans ce cas, la partie sera remise.

XXV.
Tout coup contesté doit être décidé suivant les règles ci-dessus ; si la décision d’un coup dépend d’un fait, il doit être jugé par les spectateurs, auxquels les joueurs seront tenus de s’en rapporter.

mardi 29 novembre 2011

Méthode pour apprendre seul la marche des Echecs et la règle de ce jeu

Dans l'article précédent j'indiquais que Claude Vielle, propriétaire gérant du Café de la Régence vers 1840 1850, avait écrit un petit fascicule d'une trentaine de pages pour promouvoir le jeu d'échecs.
J'ai eu l'occasion de le consulter à la Bibliothèque Nationale François Mitterrand. 
Je pense qu'il s'agit d'une brochure totalement introuvable sauf à la BNF.
Il est amusant et touchant de voir comment son auteur essaye de promouvoir le jeu d'échecs dans son introduction. 
Puis il explique les règles du jeu, donne quelques conseils...
Claude Vielle fait également la promotion de son Café et de ses professeurs bien entendu.
Puis pour finir, il indique que l'on peut acheter des jeux d'échecs de différentes qualités au Café de la Régence. En voici quelques extraits. 


1844 - Méthodes pour apprendre seul la marche des Échecs et la règle de ce jeu.
Par C.Vielle
Le Roi des jeux.
Le jeu des Rois
PARIS
Au Café de la Régence et au Cercle des Échecs
243, Place du Palais-Royal
Et chez Féret, libraire, galerie de Nemours, 26, Palais-Royal

Dédicace

Allons, jeunes gens, venez, je veux vous apprendre à jouer aux Échecs. Venez collégiens, élèves de Saint-Cyr, jeunes savants de l’école Polytechnique : vous également docteurs en droit, en médecine, en théologie ; militaires et marins ; magistrats et journalistes ; vous-mêmes, prêtres, évêques, archevêques, cardinaux ; venez ! je veux vous initier aux débuts d’une science qui vous est inconnue et que vos professeurs n’ont pu ni ne peuvent vous enseigner.
Vous, septuagénaires, qui avez jusqu’à présent regardé avec pitié et dédain ce jeu composé de trente-deux petits morceaux de bois ou d’ivoire, diversement tournés, sans jamais y avoir aperçu la moindre combinaison, venez étudier les savants calculs, les ingénieux stratagèmes ; cette étude charmera vos loisirs. Venez aussi Mesdemoiselles, Mesdames, sexe aimable, je veux que vous appreniez, sans grande fatigue, sans grande peine, la marche des Échecs : dès que vous connaitrez ce beau jeu, vous le montrerez, vous, mères de famille, à vos enfants, et vous Mesdemoiselles, à vos jeunes amies, en vous faisant un amusement de ce professorat.
Si, par la publication de ce petit livre, le jeu des Échecs, plus répandu, pouvait remplacer ces funestes jeux de hasard, jeux qui ont été pendant tant de siècles la lèpre de la société, le vœu de l’auteur serait accompli.

Un peu plus loin (…) venez avec moi au cercle des Échecs. Là vous pourrez consulter les professeurs et vous familiariser avec les combinaisons les plus savantes, avec les coups les plus hardis (…) .

Encore un peu plus loin (…)

Ouvrages recommandés.
Venez, je le répète, vous faire recevoir au Cercle : vous y consulterez ses professeurs et sa bibliothèque ; venez surtout étudier l’excellente publication mensuelle qui s’y fait sous la direction de M. Saint-Amant (Le Palamède). Le meilleur ouvrage à suivre pour acquérir de la force au jeu des Échecs est sans contredit cette collection. Arrivée à sa troisième année pour la seconde série (la première, par M. de Labourdonnais, quatre années, est épuisée ou est fort rare, et il faut la payer fort cher pour se la procurer), cette revue, qui contient un cours de débuts de parties par M. Calvi jusqu’au quinzième coup, avec variantes, est assurément le recueil le plus instructif que l’on puisse consulter.
Les problèmes, les anecdotes, les correspondances qu’il contient en font incontestablement le livre le plus recommandable sur ce jeu.
Prix pour toute la France : par an 20 fr. ; six mois 12 fr. et 24 fr. pour l’étranger.
Au bureau de la Revue, au Cercle des Échecs ; ou au Café de la Régence, 243, place du Palais-royal ; chez tous les libraires, directeurs des Postes et aux bureaux des Messageries.


A l’avant dernière page on trouve également

Jeu d’échecs et échiquiers.
En même temps que j’ai voulu propager le jeu des Échecs en traçant la marche des pièces, les règles et la loi du jeu, j’ai dû prévoir les besoins du public qui ne saurait où se procurer un Échiquier. J’ai en conséquence réuni une collection de ces jeux, depuis les prix les plus bas, jusqu’aux plus élevés. On trouvera à faire un choix, au Café de la Régence, de jeux d’Échecs et pièces, aux prix de fabrique.

mardi 22 novembre 2011

Claude François Vielle

Ce nom ne vous dit probablement rien. Sauf aux habitués de ce blog bien entendu !

Pourtant il s’agit d’un personnage central pour les échecs en France au 19ème siècle.
Sans quelqu’un d’aussi passionné du jeu d’échecs il est possible que le Café de la Régence ait disparu avec l’ancienne Place du Palais-Royal en 1852.

Claude Vielle apparait dans le document d’expulsion du Café de la Régence (le factum pour être précis) que j’ai déjà publié. Curieux, j’ai cherché un peu plus d’informations à son sujet, et la chance était au rendez-vous !

Claude Vielle est né en 1806 à Monfort dans le Doubs (voir son acte de décès ci-après).
Ici j’ai trouvé la répartition de ce nom de famille en France.
Dans le Doubs (département 25 dans l'Est de la France) ce nom semble toujours très répandu.
Le 9 juillet 1836, Claude Vielle se marie avec Joséphine Julienne Evezard.
Il s’agit de la fille du propriétaire du Café de la Régence de l’époque, un nommé Evezard.

Acte reconstitué du mariage de Claude Vielle et Joséphine Evezard (source Archives de Paris)

1836 correspond également au changement de propriétaire du Café de la Régence.
Est-ce une des raisons du mariage ? Ou une conséquence ?
Claude Vielle devient propriétaire du Café de la Régence. Véritable propriétaire et pas seulement le gérant.

Dans le factum (source BNF), il est indiqué en 1852

PRIX DE REVIENT
La maison a été acquise par M. Vielle, de son beau-père, en 1836 au prix de .. 160,000 fr.

En 1841, il accueille, au premier étage du Café de la Régence, le Cercle des Echecs en perdition.
C’est également l’année ou j’ai trouvé la trace d’une naissance le 27 avril 1841 de Joséphine Julienne Vielle. La coïncidence est assez frappante, il s’agit probablement de la fille du couple (auront-ils d’autres enfants ?).

Acte de naissance reconstitué - source Archives de Paris

Claude Vielle a une véritable passion pour le jeu d’échecs. 
N'oublions pas que c’est là que ce jouera en 1843 le match entre Saint-Amant et Staunton.
En 1844, il publie un petit fascicule d’une trentaine de pages, que j’ai consulté à la BNF et sur lequel je ferai prochainement un article :
Méthode pour apprendre seul la marche des échecs et la règle de ce jeu

Claude Vielle participe de nombreuses fois aux tournois qui sont organisés dans son Café ou au Cercle des Echecs (à l’étage du Café de la Régence) – Source la Palamède Google Book.
Il finance à plusieurs reprises des prix pour les différents tournois.

Puis arrive 1852, et l’expulsion du Café de la Régence.
Il touche à cette occasion une somme considérable pour l’époque.
Le café se retrouve provisoirement (deux ans) rue de Richelieu.
Au printemps 1855, c’est l’inauguration du nouveau Café de la Régence.
Tout dans la décoration de ce nouveau lieu en fait un temple des échecs. Un lieu unique.

Il est alors le propriétaire de tout l’immeuble du 161 rue Saint-Honoré, comme nous l’apprend L’échiquier Français de 1906 journal publié par l’UAAR (Union Amicale des Amateurs d’échecs de la Régence) – Source BNF

« Rappelons en passant qu’en 1850, M. Vielle était le propriétaire du Café de la Régence, que c’est lui qui le transporta à son emplacement actuel, en 1855, quand fut percée la rue de Rivoli, et que sa veuve, toujours propriétaire de l’immeuble dans lequel se trouve le café, habite depuis cinquante ans un étage de cet immeuble ».

Toujours dans l’échiquier Français de 1906, dans leur série d’articles « Monographie du Café de la Régence » on peut y lire :

Au commencement du second Empire, il fut résolu de réunir le Louvre aux Tuileries et de transformer le Carrousel ; la place du Palais-Royal et son château d’eau furent démolis, ainsi que les vieux quartiers qui les entouraient. La Café de la Régence exproprié quitta l’angle de cette place et s’établit provisoirement rue de Richelieu, dans l’ancien hôtel Dodun, attendant que la place actuelle du Théâtre-Français fût créée.
Au printemps de l’année 1855, le Café de la Régence vint occuper l’endroit où il est encore aujourd’hui, mais en conservant son caractère et sa clientèle spéciale. Le marquis de Belloy pouvait donc dire dans ses Portraits et souvenirs : « La baguette d’une fée l’a transporté à quelques toises de son emplacement primitif, sans qu’aucune pièce de ses innombrables échiquiers ait tremblé sur sa base légère, sans qu’un seul des joueurs ait cru avoir bougé de sa place. »

Début 1856, Claude Vielle laisse la gérance du Café de la Régence. Voir l’article surles « limonadiers »

Il décède le 16 avril 1864. Voici son acte de décès trouvé sur le site des archives de Paris.

La lecture de l’acte de décès n’est pas aisée ! 

Du dix-sept avril de l’an mil huit cent soixante quatre à dix heures un quart du matin, acte de décès de Claude VIELLE, propriétaire âgé de cinquante huit ans, né à Montfort (Doubs), hier à Paris à trois heures du soir, Rue Saint Honoré 161, lieu de son domicile, marié à Joséphine Juliette Evezard, sans profession même demeure, fils de défunts (sans renseignements). Décès vérifié conformément à la loi. Premier témoin Séraphin Désiré Heu âgé de cinquante neuf ans, propriétaire demeurant à Paris, Rue Saint Martin 5. Beau frère du défunt. Second témoin Charles Albert Prudhomme âgé de trente un ans, marchand de drap, demeurant susdite Rue Saint Honoré, gendre du défunt. Lesquels après lecture ont signé avec nous le présent acte dressé par nous Charles Amance Prieur de la Comble chevalier de la légion d’honneur maire du premier arrondissement de Paris et officier de l’état civil Soussigné
Heu    A.Prudhomme                   A.PrieurdelaComble 

jeudi 17 novembre 2011

50 parties jouées au Cercle des Echecs et au Café de la Régence

Tel est le titre du recueil de parties publié en 1846 et dont l’auteur est Lionel Kieseritzky.
Ci-contre la seule (?) représentation connue de Lionel Kieseritzky (à gauche - trouvée sur internet, si quelqu'un connait la source ?) 

Quelques explications sur le titre de ce livre :
Le Cercle des Echecs, faute d’un nombre suffisant de membres, ce club d’échecs avait du fermer ses portes en 1839.
En 1841, grâce à Claude Vielle, propriétaire du Café de la Régence, le Cercle des Echecs renait au premier étage du Café.
C’est par exemple ce lieu qui accueillera le match entre Saint-Amant et Staunton en 1843, véritable championnat du Monde avant l’heure.

Au sujet de Lionel Kieseritzky vous trouverez ici quelques bribes sur sa vie. J’espère que ce nom ne vous est pas inconnu ? Il s’agit en fait d’un des protagonistes de la fameuse « partie immortelle » jouée à Londres en 1851 (Anderssen / Kieseritzky).
On y apprend néanmoins qu’il comptait parmi les plus forts joueurs en France à l’époque (vers 1840 – 1850), véritable joueur professionnel, vivant à Paris de ses leçons d’échecs et de la rédaction du journal « La Régence ».

En fait après avoir trouvé ce recueil de parties sur Google Book, j’ai en vain cherché une transcription des parties, un peu rebuté par la notation exotique utilisée.
Donc je n’ai pas eu le choix, et je les ai donc finalement toutes saisies pour mieux appréhender l’esprit et la façon de jouer des joueurs d’échecs de l’époque. Ces parties sont toutes datées entre 1840 et 1846.
Avant de donner mon point de vue, voici un extrait du préambule de cet ouvrage.

Depuis long-temps, au Cercle des Echecs, plusieurs amateurs exprimaient le désir de voir reproduire les parties exécutées par les meilleurs joueurs. Souvent des reproches amicaux ont été adressés à l’auteur de cette petite brochure, pour avoir manqué à cette obligation qui lui imposaient, en quelque sorte, les circonstances et sa position. C’est donc pour satisfaire à ce désir que la publication de ces cinquante parties a été entreprise. Mais il paraît nécessaire de protester d’avance contre la pensée que nous ayons eu l’intention de présenter ici une collection de parties modèles. Ceci n’entrait pas dans notre plan. La plupart de ces parties, jouées sans prétention aucune et assez rapidement, ne peuvent pas se distinguer par des coups savamment médités ; cependant nos lecteurs trouveront, en les étudiant, des détails intéressants, et, de temps à autre, des combinaisons heureusement conduites. Pour les personnes qui ont joué ces parties, notre petite collection sera, encore après de longues années, un agréable souvenir qui leur rappellera les heures amicalement passées au Cercle des Echecs.(…)

Signalons que Lionel Kieseritzky avait inventé son propre système de notation. Un peu déroutant de prime abord comme je l’ai déjà mentionné plus haut…

Une petite note dans le livre mentionne :

Le Cercle des Echecs, visité par toutes les notabilités qui passent dans la capitale, vient, par les soins de M. Vielle, son propriétaire, de recevoir un accroissement notable et un aménagement de tous points plus confortable ; nous saisissons cette occasion pour nous faire l’écho des honorables Membres du Cercle et reconnaitre le zèle et le bienveillant empressement qu’il met dans tout ce qui peut contribuer à la prospérité du noble Jeu des Echecs.

Je consacrerai un prochain article à Claude Vielle, personnage totalement oublié mais si important pour le jeu d’Echecs en France au XIXème siècle.

Pour revenir à ces 50 parties, Lionel Kieseritzky indique un point très important : (…) La plupart de ces parties, jouées sans prétention aucune et assez rapidement (…)

Rappelez-vous, nous sommes un peu après 1840 et les parties se jouent bien évidemment sans pendule. L’école Française, Labourdonnais notamment, avait la réputation de jouer rapidement.En fait les parties sont globalement d’un niveau assez médiocre suivant nos critères actuels. Il ne faut pas être trop sévère.
Les grands principes stratégiques que tous les amateurs appliquent à notre époque n’arriveront que plusieurs dizaines d’années après (je pense notamment à Tarrasch, Nimzovitch etc.).
Mais c’est le beau jeu, le gambit est roi, l’attaque à outrance est la règle.   

Voici la 43ème partie de l’ouvrage, jouée le 20 février 1840 entre Boncourt et Lionel Kieseritzky. Exprès, c'est un peu le contre-pied de ce que je viens de dire sur l'ouvrage ! Plus tard je publierai les gambits du Roi !
Il est intéressant de noter que Boncourt est alors âgé d’environ 70 ans, et qu’il est un des meilleurs joueurs français depuis une vingtaine d’années à l’époque. Je vous invite à lire l’article le concernant sur Wikipedia (en anglais).

La partie est commentée par François-Jules Devinck, président du Cercle des Echecs.

mardi 15 novembre 2011

dimanche 13 novembre 2011

Frise historique

Les articles se suivent et forment quelque chose un peu sans queue ni tête.
Aussi je me suis dit qu'une frise historique pour remettre un peu d'ordre à tout ça serait très utile.
Voici donc ce document que j'ai enrichi seulement avec les articles que j'ai déjà publiés.
Ce document est bien entendu très partiel, et je le compléterai au fur et à mesure des articles de ce blog.
N'hésitez pas à me signaler toutes les erreurs que vous pourrez y trouver.

Il est dommage que "google document" ne permette pas la possibilité de figer les volets comme Excel, pour améliorer la lisibilité du fichier.
Si vous savez comment faire avec "google document" je suis preneur.

Le fichier est très étendu. Vous pouvez "scroller" de droite à gauche et de haut en bas (et inversement) bien entendu !!

mardi 8 novembre 2011

Le petit salon

Voici un extrait de l'excellent travail d'Etienne Cornil au sujet du Café de la Régence.
Je profite de l'occasion pour vous indiquer qu'une version actualisée du fameux cahier dédié au Café de la Régence sera publiée probablement vers la mi-décembre 2011 !

Dans le cahier N°15 du CREB est publié une carte postale qui correspond sans aucun doute au "petit salon" décrit dans mon précédent article "Les cafés artistiques et littéraires de Paris".
On y reconnait les détails indiqués dans l'article.
La carte postale date d'environ 1900 (?) soit une vingtaine d'année après l'article.
Mon sentiment est que la décoration "échecs" de ce salon est d'origine.
Ceci sans doute à l'initiative de Claude Vielle, propriétaire du Café de la Régence avant, pendant et après l'expropriation de la Place du Palais-Royal.
C'est à dire que ces décorations sont probablement de 1855 date de l'installation dans ces nouveaux locaux.

Correction du 5 mars 2012 :
Non, mon intuition n'était pas bonne. 
L'initiateur de ce projet magnifique est le propriétaire en 1892, M Kieffer.
Voir l'article sur Edouard Jean Niermans à ce sujet.

Il s'agit véritablement d'un temple du jeu d'échecs !
Et comme l'indique Etienne Cornil à la fin de l'article, c'est tout simplement magnifique.


L'agrandissement nous permet de découvrir quelques détails intéressant : en haut nous pouvons lire le nom de ''Philidor'' ... En dessous sur un fond sombre ce sont les noms de ''Ruy Lopez'' et, sans certitude aucune, celui de ''Greco''. Notons aussi le système de lampes que nous retrouvons dans les gravures de l'époque.


L'oeil du joueur reconnait immédiatement les figurines représentant les rois et reines. Les autres figurines sont également représentées sur les autres murs.


Sur les colonnes, nous découvrons un ensemble de quatre motifs dont le second (en partant du bas) n'est autre qu'un fou, un roi ou encore un cavalier suivant le modèle des pièces de la Régence.
Magnifique !

jeudi 3 novembre 2011

Les cafés artistiques et littéraires de Paris - Auguste Lepage – 1882

Voici un long extrait du livre cité dans le titre, mais très intéressant sur le Café de la Régence en 1882.
Auguste Lepage consacre un de ses plus longs chapitres au café de la Régence, ce qui montre bien l'importance du lieu au-delà du jeu d'échecs.
Le lieu est manifestement à la mode.
Des personnes célèbres viennent y jouer aux échecs ou simplement pour un moment de détente et se montrer.
La description du « petit salon » où l’on joue aux échecs est un élément important.
Car dans un prochain article je mettrai en ligne une photo de cette salle (Merci à Etienne Cornil pour cette découverte).
La description de la salle correspond à la photographie qui sera prise une dizaine d’années plus tard.
Enfin l'auteur parle de la table d'échecs de Bonaparte que l'on retrouve dans un article de 1939 que j'ai déjà cité.


Les cafés artistiques et littéraires de Paris
Auguste Lepage – 1882 (Source Gallica - BNF)

Chapitre XVI – Le Café de la Régence

Si un militaire, un artiste, un savant, un administrateur peuvent arriver à la célébrité ou au moins à la notoriété grâce au courage, au talent, à la science, à l’habileté que chacun d’eux aura déployés, il ne faudrait point conclure que les moyens d’atteindre la réputation soient limités. Danseurs de corde, joueur de billard ou d’échecs peuvent attirer la foule, soulever des discussions passionnées tout comme un général qui a gagné une bataille ou un orateur applaudi à la Chambre.
M. Blondin a autant de réputation que M. Gambetta ; M. Vignaux, le roi du billard, a toujours autour de lui un public haletant qui regarde avec émotion les billes d’ivoire rouler sur le tapis vert et applaudit fiévreusement les carambolages bien réussis ; enfin le joueur d’échecs, M. Murphy (sic - Morphy), est aussi connu que son illustre compatriote, le courageux voyageur Stanley.
Marcher sur une corde, faire des séries, manœuvrer avec habileté les différentes pièces d’un échiquier, toutes ces qualités spéciales à certains individus n’ajoutent rien à la gloire d’un pays, mais elles font la fortune de ceux qui les possèdent.
Pour beaucoup, les échecs sont une science ; et un grand joueur a forcément un cerveau admirablement organisé, capable de comprendre et de résoudre les plus hautes questions de la politique. D’autres prétendent que les échecs sont un jeu tout simplement. Nous n’avons pas à nous prononcer en faveur de l’une ou de l’autre de ces opinions, mais nous constatons que le jeu d’échecs a ses fervents qui ont un centre où ils se réunissent, engagent silencieusement les parties et, durant des heures quelquefois, poussent les rois, les reines, les cavaliers, les tours, les fous, avec un calme qui fait complètement défaut à ceux qui jouent aux cartes ou à la roulette. Les fanatiques des échecs se réunissent à la Régence, près du Théâtre-Français.
La réputation du café de la Régence date de loin. Situé autrefois au coin de la rue Saint-Honoré et de la place du Palais-Royal, cet établissement eut des clients célèbres et des joueurs d’échecs d’une force remarquable. C’étaient Deschapelles, La Bourdonnais, Philidor, Saint-Amand, le général Bonaparte ; ce dernier ne fut jamais d’une grande force aux échecs. Alfred de Musset fut, jusqu’à la maladie qui l’emporta, un des fidèles de la Régence. Il était noté comme fort joueur. Connaissant les habitudes de l’illustre auteur des contes d’Espagne et d’Italie, les étrangers et les provinciaux se rendaient au café pour le voir.
L’expropriation causa un déplacement, le café de la Régence se transporta à peu de distance et ses habitués revinrent. Sur la longue terrasse en bordure sur la place du Théâtre-Français, on ne voit que des étrangers, Anglais, Américains, Scandinaves, Allemands. Les norvégiens, les Suédois, les Danois sont là comme chez eux. On reçoit les journaux de Stockholm, de Copenhague et de Christiana, et les compatriotes de madame Nilsson se livrent à des discussions littéraires ou politiques dans cette langue que fort peu de Français comprennent.
Après avoir franchi la terrasse si bruyante et si animée, on pénètre dans un petit salon où sont attablés des joueurs d’échecs. Là, pas de discussions vives, pas de mouvement. On n’entend que le petit bruit sec des pièces que l’on fait manœuvrer. Autrefois on ne fumait point dans ce salon ; mais l’amour du tabac a gagné même les amateurs d’échecs ; les cigarettes, les cigares et même les pipes y forment quelquefois des nuages de fumée. Le joueur d’échecs est tellement absorbé, que très souvent il ne prend aucune consommation et paye les frais ; quelquefois il oublie de boire le grog qu’il a demandé, ou, comme il ne regarde jamais autre chose que le champ de bataille, - c’est-à-dire la boite où il déploie son habileté- s’il boit, il prend les consommations de ses voisins, avalant une gorgée de bière ou de café à la crème, mélangeant l’absinthe au grog américain. Ces erreurs amusent la galerie qui rit de la grimace du joueur distrait. Sur les murs du petit salon dont nous parlons se détachent des médaillons portant les noms de : La Bourdonnais, Philidor, Deschapelles, Ph.(Sic - Ruy) Lopez, Greco, P. Stannia (Sic – P.Stamma), MacDonald (Sic - MacDonell), G. Lulli (Sic- Lolli), G.Selenus ; puis la date de la fondation du café, 1718, et celle de sa restauration 1855.
A l’extrémité droite de la terrasse est l’entrée d’un salon beaucoup plus vaste où se jouent les parties les plus sérieuses. Vers six heures, toutes les tables sont occupées. Sur l’une d’elles est gravé le nom Bonaparte ; elle a été apportée de la place du Palais-Royal dans le nouvel établissement. Le futur empereur faisait mettre un échiquier sur ce marbre.
M.Grévy (image ci-contre), le président de la République, a été longtemps un des fervents de la Régence ; il jouait ou suivait les coups. On y voit souvent M. Paul Bethmont ainsi que M. Audren de Kerdrel, sénateur. Un député, M. Fernand Gatineau, reste sur la terrasse ; les échecs ne paraissent l’intéresser que médiocrement.
Les joueurs dont on suit les parties avec le plus d’attention sont : M. Rosenthal, un Polonais ; M. Festhamel qui, au Monde Illustré, à feu l’Opinion Nationale, au Siècle pose les problèmes les plus difficiles ; M. le vicomte de Bornier ; d’après les on-dit des connaisseurs, l’auteur de la Fille de Roland est, en peu de temps, devenu d’une force remarquable ; M. Chaseray, commissaire-priseur, qui se délasse des fatigues de l’Hôtel des Ventes devant un échiquier ; le sculpteur Lequesne ; M. Baucher, fils du professeur d’équitation ; M. Charles Jolliet, dont la voix emplit la salle ; M. Auguste Jolliet, des Français ; M. Prudhon du même théâtre ; M. Séguin ; M. Charles Royer, un lettré qui a écrit, pour plusieurs volumes de Lemerre, des préfaces très remarquables. M. Royer est le neveu de M. Garnier-Pagès, dont on apercevait quelquefois à la Régence les longs cheveux blancs retombant sur son immense faux-col ; M. Maubant, de la Comédie-Française ; M. de la Noue, gendre de l’ancien ministre de l’Empire, M. Billaut ; un officier en retraite, M. Coulon, qui pousse ses pièces avec un sang-froid tout militaire.
(photo - Les deux Pégase de l'Opéra de Paris par le sculpteur Lequesne)
Parmi les habitués de la Régence que n’attire point l’amour des échecs, nous citerons : M. Sellenick, chef de musique de la garde républicaine auteur d’œuvres fort remarquables. Il a succédé dans ce poste difficile à M. Paulus. Avec M. Sellenick, on voit M. Guilbert, le sculpteur qui a obtenu le prix pour le monument à élever à M. Thiers ; M. Goechsy, un écrivain doublé d’un artiste ; il est l’auteur d’un ouvrage sur les peintres militaires dont les illustrations sont de M. de Neuville ; c’est un des collaborateurs de la Galerie Contemporaine, du Musée pour tous, du la Vie moderne ; MM. Feyen-Perrin et Boetzel, dont la réputation comme peintres est depuis longtemps consacrée par le succès. M. Victor Champier qui s’occupe aussi des questions artistiques au Moniteur Universel ; M. Ludovic Baschet, l’éditeur artiste qui a fondé deux magnifiques publications : Le Musée pour tous ; la Galerie Contemporaine littéraire et artistique.
Presque toujours à la même table on a vu longtemps M. Jules Chantepie, un poète qui a, dans un temps, fait un peu de politique. Il a été rédacteur en chef de feu l’International de Londres. Depuis plusieurs années il ne s’occupe plus que de littérature ; avec M. Chantepie était M. Alexandre Valfrey qui rédigeait la revue des théâtres à l’Europe diplomatique. En 1877, M. Valfrey a été nommé percepteur dans une ville des environs de Paris. Les visites de ces deux écrivains au café de la Régence sont moins régulières.
A la table voisine prend place M. Pons neveu, le célèbre professeur d’escrime. M. Pons, sous la commune, a fait partie de la conspiration organisée par le colonel Charpentier. Arrêté par les hommes de l’Hôtel de Ville, il resta au Dépôt jusqu’à l’entrée des troupes dans Paris. Au moment ou les communards venaient de mettre le feu au Palais de Justice, M. Pons força les portes de son cachot et délivra plusieurs prêtres détenus comme lui. L’un d’eux, M. l’abbé Jourdan, a été depuis nommé évêque. Il arrêta les flammes qui envahissaient la Sainte-Chapelle et sauva ainsi ce merveilleux monument. Il arbora le drapeau tricolore sur la grille du Palais. Le gouvernement lui donna la décoration de Légion d’honneur. M. Charles Grimont, secrétaire de la rédaction de la Patrie ; M. Souchère, ancien rédacteur de l’Avenir National ; M. Brunesoeur, qui a rédigé la chronique de la Petite Presse sous le pseudonyme de Nicolet ; le capitaine Aubert, un amateur de billard, formaient avec M. Pons un groupe des plus animés.
M. O. Galligan, rédacteur en chef du Gallignani’s Messenger, M. Ory, correspondant du Daily-News, fréquentent aussi le café de la Régence. M. Ory est un amateur passionné des courses.
M. Champollion aqua-fortiste de grand talent, médaillé en 1881 ; M. Charles Chabert, fils de M. Chabert, inspecteur d’académie et auteur de livres classiques fort estimés ; M. Massenet, commandant de la garde républicaine, frère du célèbre compositeur. Homme charmant, M. Massenet a la manie de l’à-peu-près porté à un degré inouï. Le frère du célèbre Père jésuite Milleriot, est aussi un habitué de la Régence.