dimanche 30 octobre 2016

Un nouveau Café de la Régence ?

A quelques numéros de l'ancien Café de la Régence (aujourd'hui l'office du tourisme du Maroc) s'est ouvert cet été le ... Café de la Régence.



Comme vous pouvez le voir la proximité est troublante.

Le café de la Régence, au 155 de la rue Saint-Honoré était juste à côté du buste de Jeanne d'Arc que l'on trouve sur la façade de l'immeuble.





Aussi, bien évidemment je les ai appelé au cours du mois de juillet pour savoir s'il y avait un lien quelconque avec l'ancien café et s'il était possible d'y jouer aux échecs...
Sans surprise, la réponse fut négative à ces deux questions.
Le nom de ce restaurant a juste été repris en hommage au prestigieux café objet principal de ce blog.

Je n'y ai pas encore mis les pieds, mais les commentaires sur Trip Advisor sont assez positifs.

En 1911 au Café de la Régence...

Dans mon précédent article j'indiquais ne pas avoir trouvé de photographie avec ces échiquiers particuliers utilisés sur la gravure de l'Illustration en 1873.
M. Etienne Cornil (Belgique), que je remercie, vient de me rappeler à juste titre l'existence d'une photo avec cet échiquier. La voici:


Elle a été publiée dans la revue La Stratégie d'avril 1911.
Nous y voyons bien l'échiquier avec ses bords particuliers pour recueillir les pièces d'échecs comme sur la gravure de l'Illustration en 1873.

La Stratégie indique la légende suivante :
"Les deux frères champions parisiens"
à gauche Frédéric Lazard "Union Amicale de la Régence"
à droite Gustave Lazard "Cercle Philidor"

La photo a probablement été prise dans un café (la bouteille d'eau de Seltz sous pression dans le fond semble l'indiquer). Mais La Stratégie ne précise pas le lieu exact...
Je me plais à croire qu'elle a été prise au Café de la Régence...

Champions parisiens ?

C'est dans La Stratégie de Janvier 1911 que nous apprenons la victoire de Frédéric Lazard au "Tournoi-Championnat d'automne de L'Union Amicale de la Régence".
Il remporte largement le tournoi avec 12 points 2/3 sur 16 devant Gibaud avec 9 points 1/3.
2/3 ? Deux tiers ? Oui car les parties nulles comptèrent pour 1/3 de point...

Le numéro de La Stratégie d'avril 1911 donne le résultat du XXIIè tournoi annuel du Cercle Philidor remporté en 1ère classe par Gustave Lazard.
Le Cercle Philidor a plusieurs fois changé de lieu, mais sauf erreur il était toujours dans un café non loin de la place de la République à Paris.

Enfin pour terminer sur 1911, voici des informations relatives au café de la Régence (La Stratégie - Avril 1911).
José Raul Capablanca (1888 - 1942)

"Les visites que firent au Café de la Régence la plupart des maîtres ayant pris part au Tournoi de Saint-Sébastien ont donné pendant plusieurs jours à notre vieux temple parisien une physionomie d'animation inaccoutumée, au grand plaisir des habitués et, souhaitons-le, au profit de la propagande générale.
- Le 19 mars le maître russe Rubinstein donne dans l'après-midi une séance de 16 parties simultanées, il obtient le beau résultat de 14 victoires et perd contre MM. Gueffier fils et B. Tschabritsch.

- Le 24, une petite rencontre en trois parties est organisée entre les maîtres Teichmann et Taubenhaus. Résultats : Teichmann gagne les deux premières parties, la troisième ne pouvant rien modifier est jouée en analyses.

- Puis le 25, "l'Union Amicale", profitant du très court passage de Capablanca et pour fêter dignement le beau succès qu'il vient de remporter à Saint-Sébastien, réunit hâtivement en un banquet la plupart des sommités de l’Échiquier parisien auquel elle invite également Marshall le grand ami de la Régence et le toujours fidèle professeur Taubenhaus.

Malgré une organisation à l'improviste la fête est en tout point réussie et le jeune lauréat américain gagne bien vite les sympathies de tous les assistants venus le complimenter.
Sont présents : MM. Deroste qui préside, Tauber, Pape, Place, Constant-Bernard et Levy du comité de l'U.A.A.R; MM.Antoniadi, A. Joliet, Merle, Singer, Letorey, Gestesi, etc.
Après le banquet: splendide exploit de notre vétéran A. Joliet, de la Comédie, qui conduit simultanément deux parties, contre... Capablanca et Marshall !! Résultat: une partie nulle avec le dernier nommé; l'autre perdue avec... beaucoup d'esprit.

- Pour terminer la soirée Capablanca mène de front huit parties contre quelques forts amateurs de la Régence, d'aucuns luttant pour leur propre compte, d'autres opposant leurs forces regroupées. Le jeune maître américain joue avec une rapidité vraiment surprenante, puisque exactement en 22 minutes ! il termine sur les huit échiquiers, gagnant 7 parties et ne perdant que celle avec M. Halberstam.

dimanche 16 octobre 2016

Une gravure célèbre


Voici une gravure assez connue du Café de la Régence que j'ai aperçue sur Facebook ces derniers temps.


русский перевод

Celle-ci a été publiée le 22 février 1873 dans le journal L'Illustration.
En fait en y jetant de plus près un coup d’œil on s’aperçoit que la scène est imaginaire, et n'est là que pour mettre en valeur les principaux joueurs de la Régence (de différentes époques - notamment pour Morphy qui n'était pas là en 1873).

C'est ce que nous apprend en mars 1873, Charles Joliet chroniqueur de la revue La Stratégie :

« À Monsieur J. Preti, Directeur de la Stratégie, 
Paris, 1er Mars 1873

Cher Monsieur,

Vous me demandez quelques notes complémentaires au sujet de l’article « Le café de la Régence », publié dans l’Illustration du 22 février dernier. Je saisis avec plaisir cette occasion de donner un commentaire d’exécution à la promesse que vous avez faite en mon nom aux lecteurs de la Stratégie. Le dessin qui accompagne cette étude humoristique représente en perspective quatre tables d’échecs, où huit joueurs sont aux prises. Par une disposition ingénieuse, le dessinateur de l’Illustration, M. Miranda, a su grouper, dans un cadre restreint, un certain nombre de portraits que les habitués de la Régence ont pu reconnaître, et dont la plupart des noms sont familiers à vos lecteurs.

Au premier plan, à gauche, est M. Rosenthal, l’illustre champion français des matchs européens. En face de lui, M. Lequesne, un des noms consacrés de la sculpture moderne, auquel on doit le remarquable buste de Paul Morphy, en regard de celui de Philidor, témoins impassibles et silencieux des tournois journaliers. MM. Rosenthal et Lequesne sont représentés, étudiant l’une des deux parties par correspondance entre Paris et Marseille. La position des pièces, très nettement déterminée sur l’échiquier, indique le coup décisif où Paris sacrifie la Dame, et gagne la partie en quatorze coups.

Deuxième échiquier : à droite, Paul Morphy (d’après son buste). Son adversaire est M. Henri Baucher une des colonnes de l’école française, en souvenir de la belle partie qu’il a joué contre le Roi des échecs des Deux-Mondes.

Troisième échiquier : à droite, c’est à vous, s’il vous plait, que ce discours s’adresse, M. Jean Preti, en face, son adversaire habituel, M. le vicomte de Vaufreland, contemporain de La Bourdonnais. Ce maître lui rendait la Tour, avantage qu’il faisait impitoyablement payer par des mats aussi merveilleux qu’imprévus.

Quatrième échiquier : à gauche, M. Maubant, de la Comédie-Française, profil de médaille romaine, front césarien. Son vis-à-vis est le célèbre romancier, Yvan Tourgueneff. Parmi les personnages assez nombreux qui composent la galerie, et dont il est difficile de préciser la place au milieu des groupes, nous mentionnerons à droite, au deuxième plan, le baron d’André, un des amateurs les plus distingués de la Régence ; à l’extrême gauche du dessin, le prince de Villafranca, affable dans la victoire comme dans la défaite ; puis, au fond, M. Chartran, M. A. de Gogorza, M. Preti fils, et M. Nachman. (…)   »


La Stratégie – 1873 – Charles Joliet

Et voici donc la gravure avec les différentes personnes évoquées (+ Albert Clerc, non mentionné dans l'article de Charles Joliet).


1 - Samuel Rosenthal
2 - Eugène-Louis Lequesne
3 - Paul Morphy
4 - Henri Baucher
5 - Jean Préti
6 - Le Vicomte de Vaufreland
7 - Maubant
8 - Ivan Tourgueniev
9 - Albert Clerc
10 - Le Baron d'André
11 - Le Prince de Villafranca

Notez les échiquiers très particuliers avec lesquels jouent les différentes personnes.
Je n'ai pas trouvé de photos d'échiquiers comme ceux-là.

En bonus voici le fameux buste de Morphy réalisé par Lequesne (sculpteur célèbre de la deuxième moitié du XIXème siècle à qui l'on doit la fameuse Bonne Mère de Marseille).

Les trois photos ci-dessous proviennent de l'excellent site anglophone sur Morphy
http://www.edochess.ca/batgirl/Morphybust.html




C'est également à Lequesne que nous devons ce moulage des mains de Morphy.


Et voici la position sur le premier échiquier de la gravure.
Il s'agit de la position de la partie par correspondance Paris / Marseille après le 38ème coup des joueurs parisiens. La partie sera gagnée 14 coups plus tard par les parisiens comme l'indique l'article.

Je reviendrai une autre fois sur ces fameuses rencontres par correspondance qui étaient assez fréquentes entre les grands clubs d'échecs au XIXème siècle.

Les blancs viennent de jouer 38.Dxh6 sacrifiant la dame après 38....Txg4+

Pour la petite histoire, sachez que les deux parties du match par correspondance entre Paris (Café de la Régence) et Marseille ont été remportées par les joueurs parisiens.

mardi 4 octobre 2016

Saint-Amant et la Comédie-Française

À plusieurs reprises j’ai lu que Saint-Amant aurait été acteur de théâtre.
Par exemple c’est ce qu’indique Wikipédia, mais sans mentionner de source.


Saint-Amant

Aussi je me suis dit que peut-être il existait un lien entre Saint-Amant et la Comédie-Française.
En effet celle-ci se situe au Palais-Royal, à proximité immédiate du Café de la Régence.
Je me suis donc adressé à la bibliothèque du Théâtre-Français (autre dénomination de la Comédie-Française) en leur demandant si par hasard ce nom apparaitrait dans leurs archives aux environs des années 1820.


Et là bingo, j’ai obtenu la réponse suivante :

M. Pierre Charles Fournier de Saint-Amant n'a ni été pensionnaire, ni sociétaire à la Comédie-Française, nous n'avons donc pas de dossier d'archives à son nom.
Toutefois, il a été effectivement figurant autour des années 1820, et apparait dans un registre de feux, registres de distribution de rôles que vous pouvez venir consulter.
Sachez cependant que nous n'avons pas d'autres documents pertinents sur votre recherche.

C’était suffisant pour m’inciter à leur rendre visite…

Malheureusement il est interdit de publier les documents que j’ai photographiés à ce sujet, mais en voici leur retranscription et mes conclusions.


Tout d’abord une lettre concernant Saint-Amant.

Intendance des Théâtres Royaux
Paris le 23 mai 1823

Nous Duc de Duras, Pair de France, Premier Gentilhomme de la chambre du Roi, etc.
Sur la demande du comité d’administration du Théâtre Français ;
Ouï le rapport de M. l’Intendant des Théâtres Royaux ;
Avons accordé et accordons au sieur St Amand, la permission de débuter au Théâtre Français dans l’emploi des Premiers Rôles de la tragédie.

Paris le 23 Mai 1823
Signé : Le Duc de Duras.
Pour copie conforme.
L’Intendant des théâtres Royaux (signature illisible)

L’orthographe de Saint-Amant est mentionné avec un « d » à la fin de Saint-Amant contrairement au « vrai » nom du joueur d’échecs.

Même la revue "La Stratégie" écrit parfois de façon erronée le nom de Saint-Amant.
Ainsi en novembre 1869 il est écrit "Saint-Amand"...

S’agissait-il d’un homonyme ?
Je ne le pense pas, car dans les registres des feux son nom apparait clairement.
Les registres des feux du Théâtre-Français correspondent initialement aux « indemnités pour le chauffage et l'éclairage de la loge » des acteurs. Il s’agit en fait d’un registre quotidien où sont notés les pièces jouées, les noms des acteurs et leurs rôles respectifs.

Des registres des feux ont déjà été numérisés mais pas encore ceux du XIXe siècle.

Ainsi dans le registre en date du lundi 23 juin 1823, tout juste un mois après avoir obtenu l’autorisation de jouer, j’ai découvert le nom de Saint-Amant (avec un « t » final).
Il y tient le rôle d’Achille dans la tragédie de Racine « Iphigénie en Aulide ».
Si vous souhaitez lire la pièce c’est par ici.
Le document porte également la mention « 1er début de M. St Amant ». Une mention tout à fait habituelle pour indiquer les premières apparitions d’acteurs ou d’actrices.

La signature de Saint-Amant.

Par tout hasard j’ai cherché son nom dans les registres de feux pour les années 1822, 1823, 1824 et 1825 puis j’ai laissé tomber au-delà.
Ce 23 juin 1823 correspond à son unique apparition sur la scène du Théâtre-Français. Peut-être avait-il tenté sa chance dans un autre théâtre auparavant, mais son passage à la Comédie-Française a été des plus furtifs.

Bref, Saint-Amant a bien été acteur, mais n’a pas franchement marqué son époque comme l’a été Talma par exemple…

Ensuite la question que je me pose est la suivante : en 1823 Saint-Amant ne s’est pas encore fait un nom dans le milieu des échecs français dominé par La Bourdonnais après le retrait de Deschapelles. Est-ce la proximité du Théâtre-Français qui l’a incité à pousser la porte du Café de la Régence ? Cette question reste pour le moment sans réponse…

dimanche 25 septembre 2016

Publicité

Voici une publicité trouvée dans un programme de la Comédie Française.
Celui-ci est daté de mai 1950, soit quelques années avant la disparition du célèbre Café.
Comme je l'indique dans mon livre, les joueurs d'échecs ne sont plus là depuis la fin de la deuxième guerre mondiale.


La première page du programme.

Je trouve assez troublant de voir une publicité du Café de la Régence à côté d'une publicité pour Air France...
Cette publicité est à rapprocher de la carte postale que je mentionnais il y a déjà plusieurs années.

vendredi 19 août 2016

La célèbre partie de Morphy à l'Opéra Italien de Paris

Suite à son arrivée à Paris à la fin de l'été 1858, après avoir battu Harrwitz, puis joué la fameuse simultanée à l'aveugle au Café de la Régence, Paul Morphy invite le champion d'échecs allemand Adolf Anderssen à lui rendre visite.

Celui-ci est professeur de mathématiques à Breslau et ne peut jouer aux échecs que durant ses congés.
Sa visite à Paris serait donc prévue uniquement pour la fin de l'année 1858 et les congés de fin d'année.
Adolf Anderssen

Ce qui laisse plus d'un mois à Paul Morphy, et à son secrétaire et ami Frederick Edge, pour s'imprégner de la vie nocturne et des plaisirs de la vie parisienne...

Voici un extrait du deuxième tome de mon livre (chapitre 17) :

"(...) Dans Le Sport, Saint-Amant écrit que Morphy représente ce que souhaite Paris depuis longtemps, à savoir un héros ! En attendant la réponse d’Anderssen, Paul Morphy se distrait. Il est invité par nombre de mondains et de mondaines qui souhaitent jouer aux échecs avec lui. Et la plus célèbre de ses invitations est sans aucun doute celle du Duc de Brunswick, fanatique du jeu d’échecs.

Morphy et Edge sont ses invités dans sa loge de l’Opéra Italien  où le duc a fait installer un échiquier à demeure pour jouer durant les spectacles. C’est probablement lors de leur première invitation qu’est jouée la fameuse partie que je donne ci-dessous et qui a été reproduite des milliers de fois. Edge précise que seule la musique pouvait faire oublier les échecs à Morphy et que ce jour-là se jouait l’opéra La Norma de Vincenzo Bellini.(...)"


Dans son livre paru en 1859, Frederick Edge indique :

Paul Morphy, The Chess Champion

"(...) H.R.H le Duc de Brunswick est entièrement dévoué à Caïssa ; (…) il joue  aux échecs contre un peu n’importe qui.
Nous étions fréquemment invités dans (la loge du Duc de Brunswick) à l’Opéra Italien. 
Même ici il disposait d’un échiquier, et jouait durant tout le spectacle.
« La Norma » fut représentée durant notre première visite. La loge du Duc se trouvait à droite de la scène, si proche de celle-ci, qu'il était possible d'embrasser la prima donna sans difficulté.
 

La salle Ventadour - Théâtre Italien de Paris 
Il est facile de voir où se trouvait la loge...:-)

Le fauteuil de Morphy était dos à la scène, le Duc et le Comte Isoard lui faisant face. 
Cependant, il ne faut pas croire qu’il était installé confortablement. (…) comme je l’ai déjà dit (Morphy) était absolument passionné de musique (…). La partie commença et se poursuivit : ses adversaires avaient entendu la Norma si souvent qu’ils auraient sans doute pu chanter sans qu’on leur souffle les paroles. Ils ne l’écoutaient pratiquement pas, mais se querellaient l’un et l’autre à tous les coups. 

Source : Gallica
Madame Penco - Cantatrice - Atelier Nadar

Madame Penco, qui tenait le rôle de la prêtresse druidique, regardait avec insistance vers la loge, en se demandant quelle était la cause de cet enthousiasme, se disant que Caïssa était la seule Casta Diva qui importait pour les occupants de la loge.(...)"

Paul Morphy, the chess champion – Chapitre XII – Londres 1859 – Frederick Edge

Curieusement la célèbre partie de Morphy est donnée parfois comme ayant été jouée durant "Le Barbier de Séville", "Le mariage de Figaro" etc. Pourtant son secrétaire est parfaitement clair dans son livre et il n'y a pas de raison pour qu'il donne une fausse information.
Cette partie s'est jouée durant La Norma.

Ensuite sur le lieu il me semble qu'il n'y a aucun doute possible.
"La Norma" est un Opéra Italien et la représentation a donc eu lieu dans la salle Ventadour, c'est-à-dire l'Opéra Italien de Paris à l'époque.

Quant à la date, c'est un peu plus difficile et la consultation des journaux parisiens de l'époque donnent les représentations du 21, 23, 26 ou 30 octobre 1858.

La Presse - Source Gallica.
Ici l'exemplaire du vendredi 29 octobre 1858 annonçant le spectacle pour le lendemain.

Bon, voici la fameuse partie reproduite à l'infini.


Voici également le magnifique aria Casta Diva de La Norma.
J'aime particulièrement Anna Netrebko dans ce rôle.

lundi 16 mai 2016

Xavier Tartakover

Le site internet russe http://chesspro.ru/ a publié fin mars 2016 un excellent article historique au sujet de Xavier Tartakover. Cet article de grande qualité est signé Sergueï Voronkov, historien du jeu d’échecs : Le mystère de la mort des parents de Tartakover (Тайна смерти родителей Тартаковера). Il me semble intéressant de vous en faire un résumé.

Sauf mention contraire tous les documents visuels sont tirés de l'article de Sergueï Voronkov.
Je souhaite remercier mon épouse pour l'aide qu'elle m'a apportée pour la traduction de l'article de Sergueï Voronkov !

 

Il me semble intéressant de vous en faire partager le contenu. Voronkov apporte non seulement des informations inédites au sujet de Xavier Tartakover, mais surtout cet article rétablit la vérité sur un épisode douloureux de la vie de Xavier Tartakover.

Ainsi les parents de Tartakover n’ont pas succombé à un pogrom, et lui-même n’a pas été chassé de Russie à cause de l’antisémitisme. Et la véritable passion de Tartakover a été la poésie !

Pour ceux qui l’ignore, Xavier Tartakover fut une des figures marquantes du jeu d’échecs en France dans les années 1930 / 1950. Xavier est son prénom francisé, Savielly son véritable prénom.
Même si elles contiennent des erreurs, vous pouvez lire sa page wikipedia https://fr.wikipedia.org/wiki/Xavier_Tartakover ou bien encore l’article qui se trouve sur le site « Héritage des échecs français » http://heritageechecsfra.free.fr/tartakover.htm

Bien entendu il existe un lien direct entre lui et le Café de la Régence. Sa première visite à la Régence semble remonter à juillet 1907. Disons que la première trace que j’ai trouvée de lui en lien avec la Régence provient de la revue « L’échiquier Français » de 1907.
Cette revue était l’organe officiel de l’UAAR, l’Union Amicale des Amateurs de la Régence.

Les sources sur internet ont tendance à se recopier les unes sur les autres. Ainsi sur Wikipédia il est indiqué : « Xavier Tartacover est né d'un père autrichien et d'une mère polonaise, tous deux d'origine juive. Ses parents, qui furent plus tard assassinés lors d'un pogrom, l'emmenèrent hors de Russie lorsqu'il avait 12 ans ». Rétablissons la vérité grâce à Voronkov !

Tartakover en 1907 au tournoi de Vienne. Voronkov indique que la photo lui a été communiquée par Dominique Thimognier (Héritage Échecs Français). C'est en 1907 que Tartakover met les pieds pour la première fois au Café de la Régence, il a alors 20 ans.


Xavier Tartakover est né à Rostov sur le Don le 9 février 1887 selon le calendrier Julien alors en vigueur dans l’Empire Russe (ce qui donne le 22 février 1887 selon notre calendrier grégorien).
Ses parents sont de riches commerçants de Rostov et possèdent une excellente réputation locale.
Leur magasin existe depuis 1879, et l’on y trouve toutes sortes de vêtements, de vaisselles etc.
Son père d’origine juive changera de religion pour devenir protestant, ce que ne fera pas sa mère.

 Une réclame du magasin des Tartakover. Il est indiqué que leur magasin existe depuis 1879.



Les parents de Tartakover. Publié dans le journal "La Région d'Azov" le 27/02/1911.
Voronkov indique que cette photo est inédite.

Vers l’âge de 11 ou 12 ans, leur père apprend à ses deux fils à jouer aux échecs. Ils assistèrent probablement au match en 1896 à Rostov entre Steinitz (alors en visite en Russie) et Schiffers (plus fort joueur russe derrière Tchigorine). Pour rappel, Steinitz avait perdu en 1894 son titre de champion du monde face à Lasker (et échouera à le regagner fin 1896 / début 1897).

Leur père, d’origine autrichienne, décide d’envoyer ses deux fils, Savielly (Xavier) et son frère Arthur faire leurs études à l’étranger. Arthur, de un an son cadet, suivra les traces de Savielly (Xavier). À noter qu’ils ont également deux sœurs.

Tartakover en 1918, avec l'uniforme de l'armée d'Autriche-Hongrie. Son frère Arthur sera tué durant la première guerre mondiale le 19/11/1914 près de Katowice. 

Savielly (Xavier) arrive en 1899 dans un collège à Genève où il y restera jusqu’en 1904. C’est par hasard qu’il découvre à Genève le Café de la Couronne où se trouvent les joueurs d’échecs. Dans ses souvenirs (Chess Review 1951) Tartakover explique que le contact avec le jeu d’échecs lui joua des tours quant à ses résultats de fin d’étude au collège ! Il part ensuite à l’université de Vienne pour des études de droit.

Et c’est là qu’il reçoit un télégramme lui apprenant en février 1911 l’assassinat de ses parents à Rostov. Mais comme le montre clairement Voronkov, ceci n’a absolument aucun lien avec un quelconque pogrom. Le seul pogrom connu à Rostov date de 1905 et la première révolution russe.

La presse locale parlera de l’affaire de longues semaines, en évoquant les détails sordides de cette histoire : un cambriolage chez des notables qui tourne très mal avec la complicité de plusieurs domestiques de la famille Tartakover.


Le journal de la région d'Azov du 19/02/1911 qui parle du crime de la veille contre les Tartakover.
 
L'annonce du décès de la mère et du père de Tartakover.

Les enfants des Tartakover reviennent à Rostov pour assister aux funérailles de leurs parents et se partagent l’héritage important qu’ils ont laissé. Savielly (Xavier) profite de son séjour à Rostov pour publier un recueil de ses poésies et de se vers. Il s’agit d’un livret de 56 pages, divisé en deux parties (« dissonances » et « accords »).

Le début de sa dernière poésie de « dissonances » peut se traduire ainsi 

ЕЩЕ ОДИН, ПОСЛЕДНИЙ ДИССОНАНС...
(На смерть родителей)
Целый век и лишений, и слез, и труда!
Для кого? для детей, проживавших беспечно
В чужеземных краях.

ENCORE UNE DERNIÈRE DISSONANCE
(Sur la mort des parents)
Tout un siècle de labeur, de peine et de larmes !
Et pour qui ? Les enfants qui vivaient sans souci
Sur la terre étrangère (…)

Voronkov indique avoir trouvé ce recueil de poésies à la bibliothèque Lénine de Moscou.
Savielly (Xavier) publia deux autres recueils à Berlin en 1922 puis à Paris en 1928 qu’il signa Revokatrat, c’est-à-dire son nom inversé !

Le recueil de poèmes publié par Tartakover à Paris en 1928.
Il est signé "Ревокатрать" "Revokatrat" c'est à dire le nom "Tartakover" à l'envers !

Mais cette passion ne lui apportera aucune reconnaissance, bien au contraire.
Le grand poète russe Nikolaï Goumilev disait de Tartakover  qu’il ne maitrisait pas très bien la langue russe … Et Vladimir Nabokov d’ajouter « Tu peux écrire, mais ne pense pas qu’il s’agisse là de poésie ».

Tartakover était quelqu’un de brillant. Il maitrisait trois langues, le russe, l’allemand et le français, sans compter le latin et le grec. Il pouvait devenir juriste mais ne le devint pas. Les échecs étaient son métier, mais sa vraie passion resta toujours la poésie. Les joueurs d’échecs appréciaient ses écrits (Et son fameux « Bréviaire des échecs » par exemple) mais pas le monde littéraire. Sans doute son plus grand regret.